La France après Charlie: un cliché peut en cacher un autre

Depuis les tueries qui se sont produites à Paris début janvier 2015 puis à Copenhague en février dernier, la mise à l’agenda de la lutte contre l’extrémisme violent, et en particulier sa déclinaison salafiste djihadiste, s’est imposée dans nombre de pays européens. La médiatisation, le traitement politique, le débat public autant que la charge symbolique de tels événements nous conduisent d’ores et déjà à affirmer qu’ils inaugurent une importante période de réflexion sur les tenants et aboutissants des processus qui mènent à l’extrémisme violent ; processus à l’intersection entre trajectoire individuelle environnement social, économique et politico-médiatique. En France, où l’onde de choc provoquée par les tueries de janvier 2015 a pris une ampleur exceptionnelle, et face au risque d’apparaître impuissant car incapable de prévoir l’imprévisible, l’Etat et ses représentants semblent prisonniers d’une lecture émotionnelle qui rend impossible toute réflexion sur les moyens de contrer le spectre du radicalisme violent : les valeurs républicaines sont ainsi brandies en guise de gilet pare-balles face à un fléau qui provient de l’intérieur même de l’Hexagone. Ainsi, en sus des « ennemis de l’extérieur », la France doit faire face à de véritables « ennemis de l’intérieur » selon les propos de l’actuel Premier ministre Manuel Valls1. A Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, qui paraphrasant Georges Bush affirmait le 13 janvier 2015 que « Nous sommes bel et bien en guerre contre le terrorisme et la barbarie » répond un contre-discours tenu par des organisations terroristes telles que Al Qaïda et l’organisation Etat islamique (OEI) qui affirment que l’islam est en guerre contre l’Occident. Ce discours manichéen masque une réalité dont toute la complexité gagne encore à être appréhendée.

Les tueries de Paris : des opérations au capital symbolique spectaculaire

S’il a profondément marqué les esprits par la violence physique et symbolique qu’il a engendrée, c’est parce que le 7 janvier 2015 parisien portait dans tous ses détails les ingrédients d’une opération spectaculaire. Le terrorisme étant son propre média – par la violence qu’il expose, la terreur qu’il propage et la peur qu’il suscite -, il privilégie systématiquement des cibles (World Trade Center, ambassades occidentales, personnalités, etc.) au capital symbolique considérable. Tenir compte de cette dimension communicative est indispensable si l’on entend interpréter les motifs apparents des responsables de tels actes : médiatiser une extrême violence physique et/ou symbolique afin d’attirer l’attention sur leurs instigateurs et, in fine, leur offrir un espace où ils peuvent promouvoir le message et l’idéologie dont ils se réclament.

En l’occurrence, s’ils sont de divers ordres, les symboles visées lors de ces tueries touchent de près ou de loin tout ce qui, dans une lecture huntingtonienne, semblerait correspondre à l’Occident (entendre par Occident « ce que n’est pas l’Orient ») : les journalistes travaillant pour un média satirique accusé d’avoir insulté le Prophète de l’islam ; deux fonctionnaires de police et enfin des civils de confession juive pris en otage et dont certains ont été tués.

Or, à force d’inflation symbolique, cette lecture binaire et manichéenne, a en réalité été reprise en boucle dans les médias et dans certains discours afin d’avertir du danger imminent des valeurs prétendument occidentales : la liberté d’expression et la tolérance. Les symboles auxquels ces opérations renvoient sont d’autant plus clairs que la charge émotionnelle évite toute distanciation critique. En effet, l’hebdomadaire se convertit en symbole de la liberté d’expression considérée comme valeur occidentale par opposition à un obscurantisme puisant ses sources dans l’islam ; les fonctionnaires de police représentent l’Etat français touché en son cœur par des ressortissants qui sont eux-mêmes de nationalité française et enfin les otages de confession juive symbolisent l’antisémitisme et la haine par opposition à la tolérance et au vivre-ensemble qui caractériserait la République.

Médias et extrémisme violent : la déontologie en question(s)

En présence d’éléments aussi sensibles, le rôle joué par les médias s’est avéré fort ambigu2, tant la tension entre l’urgence de la situation et la déontologie – synonyme de mesure – a paru insoutenable. Les frères Kouachi ainsi qu’Amedy Coulibaly ont effectivement pu intervenir directement dans plusieurs médias et faire passer les messages au nom desquels ils avaient agi : entre autres, leur détermination à « venger le Prophète » insulté par les caricatures de Charlie Hebdo, les souffrances et dégâts occasionnés par les interventions occidentales dans des pays majoritairement musulmans ainsi que le silence complice de l’Occident face aux tragédies palestinienne et syro-irakienne. Cette attitude a finalement doté de haut-parleurs les responsables de ces tueries, réalisant ainsi le but même de ces opérations : faire basculer les gens dans la peur et l’émotif afin de susciter un climat de terreur. Ce faisant, le schéma de pensée mobilisé par les frères Kouachi et Coulibaly, à défaut d’être discuté ou critiqué, a en réalité défini les lignes du débat public : si ces personnes-là se revendiquaient de l’islam, existe-t-il donc un problème entre les musulmans et les valeurs républicaines ? Si elles ont utilisé une extrême violence, les musulmans doivent-ils condamner cet acte plus que leurs concitoyens pour démontrer qu’ils ne sont pas complices ? Finalement, n’est-ce pas le modèle français dans son intégrité qui est lui-même menacé ?

C’est sur cette toile de fond, privilégiant l’approche des instigateurs des tueries et l’analysant sous un prisme culturaliste et idéologique, que le débat public s’est développé en France. Une configuration dans laquelle l’Etat, appelé à réagir et lutter contre toute menace, s’est vu contraint d’élaborer un discours d’unité nationale dont les postulats de départ sont à questionner. Car après la Marche républicaine du 11 janvier 2015 qui a rassemblé une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement mais aussi et surtout près de 4 millions de Français, il semble que la France peine à reconnaître les lignes de fracture qui la traversent en insistant sur l’éternelle requête formulée auprès des musulmans afin qu’ils s’excusent et à s’intègrent3.

Le mythe de la communauté musulmane : une croyance partagée

Deux lectures politiques dominent le débat en rapport avec le risque terroriste sur le sol européen : d’une part, une lecture animée par l’humanisme et qui appelle à ne pas faire d’amalgames entre terrorisme et islam ; d’autre part, une lecture animée par l’islamophobie et la haine anti-islam et qui affirme que ces événements démontrent bel et bien que l’Occident est en guerre contre l’islam. Si la première lecture a d’abord primé durant les premiers jours suivant le carnage (Marche républicaine, discours du président de la République), il semble aujourd’hui qu’à la faveur des agendas politiques de gauche, de droite et d’extrême droite, ces deux lectures soient concurrentielles.

La première, en même temps qu’elle alerte des dangers que portent les amalgames, exprime une forme de sympathie envers « les musulmans », considérés comme des victimes collatérales de tels actes et sur qui pourrait peser la menace de représailles de la part de groupes islamophobes et/ou liés à l’extrême droite. Elle considère l’existence d’éléments extrémistes et violents sous un prisme presque exclusivement social et économique : ainsi, l’émergence du salafisme djihadiste – à savoir, le courant idéologique issu de la mouvance salafiste et qui légitime la violence au nom de la défense de l’islam – serait ainsi produit sous l’effet conjugué d’une marginalisation et d’une exclusion politiques, économiques et sociales.

Animée par une hostilité à l’égard de l’islam, religion jugée incompatible avec les préceptes démocratiques, la seconde lecture se nourrit de théories alarmistes et qui prévoient la fin de l’Europe par deux biais : l’immigration (théorie du remplacement) et la religion musulmane (théorie de l’islamisation du Vieux continent4). Cette lecture anime non seulement le Front national de Marine Le Pen pour qui ces thématiques sont traditionnelles, mais également certaines figures publiques – élus politiques et journalistes influents à l’image d’Eric Zemmour – qui se réclament de la droite française. Elle fait ainsi valoir l’idée selon laquelle la violence et la volonté de conquête sont ancrées dans l’islam, religion qui aujourd’hui serait à l’origine les problèmes « d’intégration » de certains segments de la population française.

Dans un cas comme dans l’autre, ces deux lectures présentent un postulat de départ qui biaise totalement les termes du débat : à savoir, de l’existence d’une communauté musulmane, quasiment homogène et considérée comme une population qui peine à s’intégrer.

L’islam comme frein à l’intégration ?

En effet, si les tueries de Paris ont impulsé une réflexion portant sur les processus de radicalisation ainsi que les moyens permettant d’éviter l’enrôlement de Français au sein d’organisations terroristes, ils ont également, et presque simultanément, rouvert le traditionnel débat sur les liens entre manque d’intégration, exclusion sociale et vulnérabilité à toute forme de radicalisation.

Ce débat est désormais redondant en France depuis quelques années. Il se nourrit d’affaires médiatisées très symboliques : affaire dite du « foulard islamique » à Creil en 1989, loi sur les signes religieux à l’école de 2004, affaire des Quick halal en 2009, loi dite « anti-burqa » de 2010 ou encore affaire de la crèche Baby-Loup entre 2010 et 2014 pour ne citer que les plus connues. Le mécanisme est systématique : ériger une affaire anecdotique en éventuelle réalité générale et insister sur l’éternel besoin pour certaines populations – désormais françaises depuis une ou plusieurs générations – de s’ « intégrer ». L’avantage de cette configuration c’est qu’elle ne peut être taxée de racisme puisque la stigmatisation qu’elle encourage n’a aucune base ethnique ou raciale : elle puise ses sources dans un débat de valeurs où la République et la religion musulmane sont concurrentes5.

Ce débat a pris une ampleur inédite au gré de la très médiatisée expansion de l’organisation Etat islamique (OEI) : une expansion extrêmement communicative, notamment par la diffusion massive des vidéos d’exécution d’otages occidentaux et de civils en Irak et en Syrie. En portant l’émotionnel à des niveaux aussi élevés, une telle situation n’a fait qu’orienter le débat traditionnel sur l’intégration dans un sens communautarisant lorsqu’il n’est pas stigmatisant. Dès les premières exécutions horrifiantes d’otages occidentaux par l’EI en septembre et octobre 2014 et jusqu’aujourd’hui, la réponse française a consisté en deux choses : exiger des musulmans qu’ils condamnent et les exhorter à adopter les valeurs « républicaines ».

Or, en considérant le manque d’intégration de certains citoyens à l’aune de leur « islamité », on laisse entendre que leur religion constituerait l’obstacle principal à leur bonne intégration. De surcroît, en exigeant spécifiquement des musulmans qu’ils condamnent ces actes – voire à s’excuser au nom de l’islam à l’image de la campagne #NotInMyName -, on laisse ainsi entendre que leur silence pourrait être synonyme de complicité. Ce faisant, on opère indéniablement une distinction entre ces citoyens et le reste de la population. On les enferme dans un étiquetage religieux et leur demande d’exprimer publiquement leur condamnation « en tant que musulmans », conduisant ainsi à un intéressant paradoxe dans les positions françaises : à l’heure où une part importante du débat public et des affaires médiatisées puisent leur raison d’être dans la nécessité de limiter la trop grande visibilité du fait musulman (port du voile, minarets, nourriture halal, etc.) dans l’espace public, on appelle ces mêmes musulmans à s’exprimer non pas en tant que citoyens mais plutôt en tant que musulmans6.

Une telle manière de considérer les concitoyens est en totale contradiction avec les principes républicains qui interdisent, aux termes de l’article 1er de la Constitution française, d’opérer une quelconque « distinction d’origine, de race ou de religion ». Ce regard d’une partie de la population française suppose ainsi l’existence d’une « communauté musulmane », généralement homogène et indifférenciée en France : il s’agit par conséquent d’un regard communautarisant puisqu’il fait fi de l’individualité de Français que l’on catégorise comme musulmans quand bien même ces derniers considèrent l’islam comme un partie (ou pas d’ailleurs) de leur identité et non pas « leur identité ». Enfin, en appelant systématiquement ces musulmans à se démarquer des terroristes se réclamant de la même religion, on valide l’idée selon laquelle musulmans et terroristes puisent leurs valeurs et principes dans la même source nommée l’islam, religion qui porte en elle les germes de la violence. C’est d’ailleurs cette idée qui est reflétée dans le concept de « musulman modéré », concept en vertu duquel, le « bon musulman » est celui qui pratique dans la modération une religion qui serait violente par essence7.

Toutefois, l’établissement d’un lien supposé entre extrémisme violent et manque d’intégration n’a pas exclusivement reposé sur la religion musulmane. Des voix se sont levées, y compris du côté de la majorité gouvernementale, afin de mettre en lumière les formes de marginalisation et d’exclusion dont faisait l’objet un segment de la population française et qui, à terme, seraient susceptibles d’augmenter la vulnérabilité de certains individus à l’extrémisme violent

La lecture sociale du phénomène djihadiste: cache-sexe d’une lecture culturaliste ?

Cette vision met également en cause le « modèle d’intégration français » mais sans faire des musulmans les responsables de leur insuffisante intégration. Il s’agit plutôt pour ses promoteurs d’affirmer que les institutions républicaines – et en particulier l’école – n’assurent plus leur mission intégratrice. Parmi les mesures annoncées par l’actuel gouvernement français figure la « Grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République » lancée en janvier 2015 : un plan visant à renforcer la mission de l’école comme moteur de transmission des valeurs républicaines. Cela comprend par exemple le signalement de tout comportement mettant en cause « les valeurs de la République » et la signature par les parents d’élèves d’une « charte de la laïcité ». Ces expressions, par leur caractère vague, témoignent des travers de cette lecture humaniste initialement évoqués : sans les nommer directement, elle considère que le radicalisme dit « musulman » n’est rien d’autre qu’une malencontreuse excroissance du corps musulman français en proie à des difficultés sociales.

Pis, une telle lecture va même jusqu’à considérer que les musulmans – toujours sans les nommer – seraient en réalité soumis à deux systèmes de valeurs, deux pédagogies et deux modèles différents : les valeurs françaises contre les valeurs islamiques8. Renforcer l’école reviendrait ainsi à réaffirmer la primauté des valeurs républicaines sur les autres valeurs, sans considérer donc leur éventuelle compatibilité. La population de confession musulmane – sans être désignée comme telle – est ainsi essentialisée et considérée comme un corps exogène à la nation, plus propice à la radicalisation que les autres composantes de la société française.

Plus largement, la grille de lecture socio-économique est convoquée par la gauche pour tenter d’interpréter toute forme de violence ou de radicalisme violent. Dans son discours tenu à l’occasion de ses vœux pour 2015, le premier ministre Manuel Valls a évoqué l’existence d’un « apartheid territorial, social, ethnique » auquel s’ajoutent la ghettoïsation et les discriminations subies par les populations immigrées et Français issus de l’immigration.

Bien qu’ils ne reposent pas officiellement sur des critères ethniques (la France refusant encore aujourd’hui toute utilisation de statistiques ethniques), les processus de ségrégation dont font l’objet certains segments de la population sont une réalité en France. Les travaux du sociologue Didier Lapeyronnie, auteur de Ghetto urbain – Ségrégation, violence pauvreté en France aujourd’hui mettent en lumière l’existence et la fermeture de « contre-mondes »9, sortes de sphères organisées en réponse à l’hostilité et l’indifférence de la société. Ces dynamiques de ségrégation sont parfois encouragées par certaines politiques publiques et institutions (carte scolaire, contrôle au faciès, etc.), marginalisant ainsi des pans entiers de la société. A cette marginalité socio-économique s’ajoute une marginalisation politique qui se traduit par des taux d’abstention records à chaque élection (y compris nationale), un désintérêt profond pour la politique et un manque de confiance voire une défiance envers les institutions à l’image des émeutes de 2005. Ces pans entiers de la population française se retrouvent ainsi placés symboliquement hors de la société : un tel contexte est propice aux replis identitaires de toutes sortes, qu’ils soient fondés sur les rôles familiaux, sur les genres, sur les origines des parents ainsi que la religion. C’est donc dans ce contexte que la vulnérabilité à l’extrémisme violent serait mise à l’épreuve. A cet égard, le passé des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly – et en particulier, leur passage en prison – a été mis en avant en guise d’élément explicatif.

Par conséquent, une telle lecture ne propose aucune mesure opérationnelle concrète : elle se réfugie derrière la nécessité de politiques sociales ambitieuses qui sont dirigées – sans le reconnaître – vers les populations musulmanes, collectif qui serait majoritairement victime d’un « apartheid » multiforme. Cette approche socio-économique est donc insuffisante puisqu’elle se borne à un cadre national pour interpréter un phénomène aux prises directes avec l’actualité internationale. Comment en effet expliquer que les rangs de l’OEI comptent proportionnellement cent fois plus de Belges que d’Egyptiens 10?

Dés-islamiser l’extrémisme violent: le djihadisme comme mode de violence politique

En effet, la majeure partie des études portant sur les profils des djihadistes qui rejoignent les rangs d’organisations terroristes en Syrie et en Irak permettent d’affirmer aujourd’hui que le stéréotype « jeune-marginalisé-de-banlieue-attiré-par-le salafisme-puis-par-le-jihad » est maintenant dépassé. Pour ne citer que le cas français, plus de 20% des personnes parties en Syrie et en Iraq sont des convertis11(à fin janvier 2015). Ces derniers constituent d’ailleurs 40% des Français signalés comme étant « radicalisés » à fin mars 201512. Par ailleurs, fait nouveau, des familles entières aujourd’hui décident d’émigrer (« faire la hijra ») vers ces terres où la pratique de l’islam serait plus authentique et moins restreinte. Enfin, des personnes issues de classes moyennes rejoignent également les rangs de certaines organisations comme l’OEI.

Comprendre une telle donne implique une compréhension minimale de l’idéologie qui anime celles et ceux qui sont attirés et/ou rejoignent les groupes et organisations qui prônent un extrémisme violent. Le salafisme djihadiste embrasse l’essentiel des organisations qui recourent à la violence au nom de l’islam : cette idéologie repose principalement sur deux piliers : la religion, et le politique. Sur le plan religieux, ce courant prétend incarner l’islam des ancêtres (salafs), et donc la Sunna (la tradition) du Prophète Muhammad. Il se fonde sur une lecture rigoriste des textes islamiques et plaide pour une stricte application des textes en évitant autant que faire se peut toute interprétation à la lumière du contexte contemporain. Ce faisant, ses partisans se posent en défenseurs d’un islam pur et rejettent toute interprétation ou pratique différente : il s’agit du takfirisme.

D’autre part, et c’est certainement la dimension souvent occultée ou négligée de ce courant, le salafisme djihadiste joue sur la carte géopolitique. Abreuvé d’une vision eschatologique selon laquelle la fin des temps sera précédée d’un conflit mondial opposant les musulmans à plusieurs nations, il considère ainsi toute intervention occidentale, toute guerre provoquée ou soutenue par les Occidentaux comme un complot ou du moins une étape supplémentaire vers l’affrontement généralisé. Ce faisant, le salafisme djihadiste puise sa force dans cet important registre mêlant religieux et géopolitique : se réclamant comme étant le seul courant islamique authentique, il se donne pour mission de protéger la Oumma – c’est-à-dire tout musulman opprimé ou lésé sur terre – par tous les moyens dans la guerre qui l’opposerait à l’Occident13.

Or, c’est précisément ce second volet qui est la plupart du temps occulté dans l’analyse du djihadisme. La dimension politique de l’engagement des djihadistes est omniprésente : tous s’accordent à dire que ce qui motive leur engagement résulte de l’oppression dont leurs « frères » sont victimes de la Palestine à la Birmanie en passant par la Tchétchénie. Chérif Kouachi lui-même déclarait lors de son jugement en 2008 s’être radicalisé « après avoir vu les photos d’Abou Graïb »14 tandis que Mohamed Merah, tout comme Amedy Coulibaly, dénonçaient les interventions occidentales en Irak, en Afghanistan et les non-interventions en Palestine et en Syrie.

Les djihadistes : acteurs d’une lutte politique globale

Il ne fait aucun doute que l’émergence et l’ampleur relative du phénomène djihadiste en France révèle les limites des politiques d’intégration. Pour autant, les nouveaux profils susmentionnés mettent en évidence le fait que les raisons économiques et sociales ne suffisent plus à expliquer un tel phénomène.

Cette lecture politique permet d’appréhender les raisons profondément politiques qui encouragent certaines personnes à adopter des idées radicales et violentes, voire de passer à l’acte. Pour ce faire, il est indispensable de tenir compte des dimensions nationales et internationales du discours dont ils se font les porte-paroles. Ce discours repose essentiellement sur deux dimensions : d’une part, il insiste sur le traitement politique et médiatique de l’islam et des musulmans en France ; d’autre part, il met en avant les injustices subies par de nombreux musulmans et donc la responsabilité est imputée aux interventions occidentales (Irak, Afghanistan, Libye, Mali) voire à la non intervention (Palestine, Syrie, Birmanie).

Reprenant à son compte la lecture huntingtonienne du choc des civilisations, ce discours pose ses promoteurs en défenseurs de l’islam contre un Occident jugé hostile et impérialiste. Il s’agit donc d’un discours qui considère les musulmans dans un ensemble global et qui, en aucun cas, ne se limite aux frontières hexagonales. C’est la raison pour laquelle nous avons insisté sur les différences avec le 11 septembre : le fait que les responsables des tueries à Paris soient Français doit amener à questionner les fractures qui traversent la société française par une approche multidimensionnelle et non pas, comme dans le cas américain où des étrangers étaient impliqués dans le 11/09, à adopter sans réserve l’idée selon laquelle la France serait « en guerre contre le terrorisme ». Au-delà des problèmes et dangers qu’un tel concept renferme, cette lecture ne permettrait en aucun cas de réfléchir aux motivations politiques qui guident le discours et les actes des djihadistes.

En ce sens, une réflexion doit nécessairement émerger sur le cadre global dans lequel Mohammed Merah, les frères Kouachi ou même Ahmedy Coulibaly plaçaient leur combat : il s’agit d’une lutte visant à défendre l’islam contre ses agresseurs au service de laquelle tous ont déclaré s’engager. En appréhendant le djihadisme salafiste comme mode d’expression de la violence politique, l’on promeut l’une des seules approches permettant de rompre avec les lectures culturalistes qui insistent trop souvent sur le lien entre cette idéologie violente et l’islam. Elle désactive ainsi les émotions, tensions et fractures suscitées par l’idée selon laquelle cette violence « liée » à l’islam ne serait que la manifestation extrême d’une religion qui est déjà problématique en Europe en général, et particulièrement en France. Il s’agit là d’un enjeu clé si l’on prétend aborder ces problématiques d’un point de vue sociologique : reconnaître la dimension politique du combat qui anime un djihadiste permet effectivement de rompre avec l’idée selon laquelle le djihadiste et le musulman banal partagent une même religion, mais avec des degrés de dévotion divers.

En finir avec les lectures culturalistes : pour une approche profane du radicalisme djihadiste

En d’autres termes, l’enjeu est de « dés-islamiser » l’approche du phénomène terroriste en promouvant une approche profane s’intéressant aux phénomènes de violence politique : le djihadisme, comme d’autres courants idéologiques qui adhèrent à d’autres valeurs, principes et religion, est une déclinaison de l’extrémisme violent. La référence islamique, plus qu’un facteur explicatif, n’est rien d’autre qu’une variante de la pléthore de courants qui recourent à la violence, en Orient comme en Occident.

Ce faisant, à rebours d’une approche culturaliste qui – sans l’avouer – s’intéresse aux citoyens de confession musulmane (considérés comme « musulmans » selon l’approche religieuse ou comme « victimes de l’apartheid » selon l’approche sociale), cette lecture s’attaque directement au problème profond : à savoir, quels sont les paramètres et conditions expliquant l’émergence de cette forme particulière de violence politique ?

Plus que conseillée, une telle approche est nécessaire au vu des profils mis en lumière par un certain nombre d’études aujourd’hui : les djihadistes n’ont un rapport à la religion musulmane que très récent avant leur engagement pour les causes qu’ils défendent. Ils ne sont pas toujours issus de familles musulmanes, et lorsqu’ils le sont, ils apparaissent très souvent en rupture avec la conception de l’islam adoptée par leur famille ; une conception jugée trop laxiste voire faussée puisque trop conciliante envers l’Occident. Leur conception repose davantage sur leur désir de raviver les prétendues prémisses de l’Islam ; islam qu’ils réinventent dans une opposition ferme et frontale à l’Occident. Surtout, l’immense majorité ne passe pas par la case mosquée : l’autoradicalisation sur Internet est une cause clé. Enfin, leur idéologie mêlant à la fois un projet politique (le califat) et religieux, le but ultime de ces acteurs ne consiste pas à islamiser les sociétés dont ils sont issus, mais plutôt de défendre l’islam en tout lieu et en toutes circonstances afin de réaliser l’avènement du califat.

C’est seulement par une démarche profane et ‘désislamisée’ – qui considère que la violence n’est pas issue de la religion mais que c’est plutôt le référentiel religieux qui est convoqué pour mobiliser des formes de violence extrême – que l’on sera à même de mettre en lumière les similarités et différences du nouveau djihadisme avec d’autres formes de violence qui se revendiquent de l’islam, d’autres monothéismes ou d’autres idéologies non­ religieuses.

En ce sens, les processus d’individualisation de la violence (qui est de plus en plus le fait d’individus isolés et de moins en moins d’organisations structurées), le rôle central d’internet dans l’autoradicalisation, le recours à des techniques très élaborées de communication et la mise en scène de la violence extrême par des groupes tels que l’OEI sont autant de nouveautés qui méritent une attention infiniment plus importante que celle accordée à l’omniprésente problématique de la nature religieuse des actes perpétrés. A défaut de faire avancer le débat, une approche culturaliste qui insiste sur les récits religieux et apocalyptiques présentés par les acteurs du djihadisme ne pourrait qu’encourager la stigmatisation des musulmans de France et d’Europe et, au pire, encourager certains individus déjà vulnérables à embrasser ce qui s’apparente à une vocation morbide.

 

AUTEUR :

Moussa Bourekba

moussa2

 

 

SOURCES :

 

4 – Raphaël Liogier, Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective (Seuil, 2012).
5 – Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2013, EAN : 9782707176806.
8 – Vincent Geisser, « Éduquer à la laïcité, rééduquer au « bon islam » ? » Migrations Société, Vol. 27, n°157, janvier-février 2015. Url : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2015/02/16/eduquer-a-la-laicite-reeduquer-au-bon-islam/
13 – Laurent Bonelli, « Les Chemins de la radicalisation », Le Monde diplomatique, février 2015. Url : http://www.monde-diplomatique.fr/2015/02/BONELLI/52619
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